En 1386, deux hommes se défient en duel : le chevalier Jean de Carrouges accuse un écuyer, Jacques le Gris, d'avoir violé son épouse Marguerite. Ridley Scott traite ce procès historique avec une approche particulièrement intéressante : à la manière du cultissime Rashomon, il nous montre les points de vue des trois personnages principaux à tour de rôle.
J'ai adoré le principe, car non seulement le point de vue change à chaque fois, mais aussi la perception des événements, différente selon le personnage qui les a vécus. Les parties consacrées à Carrouges et Le Gris montrent clairement deux hommes aveuglés par leur propre personne, chacun étant persuadé d'être dans son bon droit, quitte à déformer la réalité. En effet, ce qu'on voit à l'image est parfois trompeur : ce n'est qu'une interprétation de chaque personnage.
La vérité, la "vraie", est révélée dans la dernière partie, lorsqu'on se place du point de vue de Marguerite. On réalise alors à quel point les deux hommes minimisent leur propre violence au détriment d'une femme maltraitée de toutes les manières possibles : par son agresseur, par son mari, par le peuple et par la justice. De ce fait, Le Dernier Duel est hautement féministe, et c'est cet aspect que j'ai le plus apprécié.
Cependant, il est regrettable que ce ne soit pas plus subtil, car Ridley Scott ne souhaite aucune ambiguïté. En effet, c'est annoncé blanc sur noir dans le titre du troisième chapitre : la seule vérité qui vaille est celle de Marguerite, et il n'y a aucun doute à ce sujet. C'est user de gros sabots : Scott oublie que le spectateur est assez intelligent pour dénouer les choses tout seul.
Côté mise en scène, j'ai adoré les scènes de guerre qui, en 2021, nous ramènent en arrière de quelques décennies, rappelant les batailles froides et crues de Braveheart ou Kingdom of Heaven. Je n'avais pas vu de tel film depuis longtemps, c'était presque jouissif à admirer.
Malheureusement, Le Dernier Duel est loin d'être parfait. Le système des trois points de vue était intrigant à la base, mais Scott n'est clairement pas allé assez loin dans son idée. Quitte à nous montrer trois perceptions différentes de la réalité, j'aurais aimé que la caméra change d'angle ou de position à chaque fois : pour réellement modifier la perspective, pour nous sentir plus proches du personnage concerné. Certains plans sur Marguerite auraient mérités d'être plus intimes, pour qu'on se mette à sa place et qu'on ressente ses troubles, ses malaises, son horreur.
Visuellement, même, le réalisateur aurait dû jouer avec l'étalonnage pour modifier les couleurs et les tons, selon l'émotion ressentie par chaque personnage. Ici, le rendu est assez décevant : toutes les images sont grises, quasiment toutes les scènes sont filmées de la même manière à chaque répétition, ce qui limite l'intérêt du concept.
De plus, je n'ai absolument pas compris ce que Ridley Scott voulait transmettre comme message avec cette conclusion. Le procès est soumis à la décision de Dieu... et Dieu a donc raison ? C'est un peu la conclusion que semble vouloir donner Scott à cette affaire – en tout cas, c'est mon sentiment –, et ça n'est pas franchement intéressant... Pourquoi ne pas avoir trahi la réalité historique, comme l'a fait par exemple Tarantino dans un autre registre ? J'aurais imaginé un dénouement autrement plus tragique, pour appuyer le propos : dénoncer la justice absurde d'une époque profondément cruelle pour les femmes.
Dommage, car les acteurs sont parfaits. Matt Damon, génial, est presque méconnaissable en chevalier dédaigné par tous. Adam Driver est saisissant de cruauté. Jodie Comer, pour finir, vole la vedette à tout le monde : c'est sur elle que repose toute l'ambiguïté des situations et toute l'émotion du récit. L'actrice est époustouflante du début à la fin.
Bref, Le Dernier Duel part d'une bonne idée, mais il ne joue pas assez avec son concept : l'ensemble paraît finalement assez paresseux (manque d'inventivité dans la mise en scène et le montage, notamment). Je vous le conseille néanmoins, c'est autrement plus maîtrisé et passionnant qu'un Gladiator II.