Ce film de Jim Jarmusch, je rêvais de le voir depuis une quinzaine d'années. En le regardant finalement cette semaine, j'ai constaté que je l'avais idéalisé durant tout ce temps.
La première demi-heure de Dead Man frappe par ses idées singulières. J'ai été immédiatement happé par ce western décalé : l’arrivée de William Blake (Johnny Depp) joue sur l'humour de répétition avec le bruit du train et les regards de Depp auxquels les autres passagers répondent en silence. Le noir et blanc magnifique, associé à la guitare électrique minimaliste de Neil Young, installe une ambiance unique qui intrigue et séduit – au départ.
Malheureusement, après ce début prometteur, le film se fige dans une lenteur parfois rébarbative. La narration s’étire, les rencontres successives de Blake manquent de rythme et donnent l’impression d'une succession de scènes similaires, plutôt que d’une progression dramatique. On ne sait pas très bien où ça veut aller. Les savoureux silences du début laissent place à des dialogues de plus en plus longs qui ont fini par m'ennuyer. J'aime la poésie contemplative et les personnages qui errent, mais encore faut-il que ça ait un réel but. Ici, plus le temps avançait et plus je me sentais perdu. Pire encore : le leitmotiv musical (quelques notes de guitare, toujours les mêmes) devient rasoir à force d'être utilisé toutes les 30 secondes.
Dead Man reste un joli film (on ne va pas cracher sur la qualité des images, des décors, et du jeu exquis de Johnny Depp), mais ça ne va pas plus loin alors qu'il aurait pu être une explosion d'émotions. Il y a un passage, notamment, qui m'a hypnotisé par sa beauté : il s'agit de la scène entre Blake et Thel. Les deux personnages se croisent et leur rencontre est rapidement désamorcée (pourquoi ?). Cette rencontre est merveilleuse, d'une douceur infinie. Si tout le film avait été de cet acabit, ça aurait été une sacrée expérience.
Repassons-nous la scène, ci-dessous à partir de 3:00.
Well, it is paper !
Les instants suspendus tels que celui-ci, empreints de douceur et de romantisme, je les chéris tout particulièrement. Ce sont des scènes capables de me hanter des jours durant. Ce fut d’ailleurs le cas ici : dès les premières notes de Organ Solo de Neil Young, j’ai eu la sensation d’être transporté dans ce mince espace qui sépare les deux personnages. Jarmusch capte leurs visages en gros plan, instaurant une atmosphère intime et bouleversante.
William et Thel, deux inconnus, échangent à peine quelques mots autour des petites fleurs en papier que fabrique la jeune femme. Elle lui confie son rêve : un jour, quand elle en aura les moyens, elle les créera en soie. Leurs paroles sont tendres, leurs regards pleins de douceur. Ces fleurs symbolisent évidemment la vie de Thel : une vie fragile et éphémère qu'elle aimerait plus solide et durable. La scène est délicate, elle m'a profondément touché. Elle contraste d’ailleurs avec le ton général du film, ce qui la rend d’autant plus déstabilisante.
Qui plus est, les deux personnages sont semblables à des gamins innocents dans un monde brutal. Il y a en effet, dans les dialogues et dans l'attitude des personnages, une naïveté qui rend l'ensemble encore plus charmant. "Well, it is paper !" est une jolie réplique, d'une évidence enfantine, juste avant le drame qui suivra. J'aurais aimé que la scène dure quelques minutes supplémentaires et j'ai été frustré de la voir se couper au beau milieu de la musique de Neil Young.
Bref, même si Dead Man n'a pas eu sur moi l'impact que j'aurais souhaité, ce moment de flottement est adorable et figurera dans mon top des plus belles scènes en fin d'année.