Lars von Trier, voilà un nom capable de me déplacer en salles. Le cinéaste n'a plus rien réalisé depuis bientôt 10 ans mais son prochain projet, After, qu'il entreprend malgré sa maladie, m'intrigue déjà. En quelques décennies, il s'est imposé avec des thématiques d'une grande noirceur, reflet de ses tendances dépressives et de ses obsessions, mais surtout avec un style unique et grandiose. Melancholia reste à ce jour la plus mémorable expérience de ma vie au cinéma.
Lorsque LuckyVV m'a proposé de regarder Manderlay, j'étais tout de suite emballé. Suite de Dogville, et deuxième film d'une trilogie qui ne sera probablement jamais achevée, Manderlay est presque aussi intéressant que le premier, bien que le temps m'ait parfois semblé un peu long.
Pour poursuivre les aventures de Grace, Lars von Trier décide (notamment à cause de l'emploi du temps chargé de Nicole Kidman) de renouveler le casting. Comme Grace change de lieu, on tombe forcément sur de nouvelles têtes : Danny Glover est génial, bien plus qu'Isaach de Bankolé, très effacé malgré l'importance de son rôle. Pour les anciens personnages, James Caan cède sa place à Willem Dafoe – peu présent à l'écran, tout comme Lauren Bacall qui joue un petit rôle dans l'introduction –, et c'est Bryce Dallas Howard qui succède à Kidman. L'actrice n'a rien à envier à sa prédécesseure, elle est toujours juste et ce n'est d'ailleurs pas une surprise : Bryce Dallas Howard avait évidemment les épaules pour ce rôle.
Car des épaules, il en faut pour tourner avec Lars von Trier, surtout lorsque les décors sont réduits à quelques marques blanches sur un sol noir. Les acteurs ne peuvent prendre appui sur rien d'autre qu'eux-mêmes, car le cinéaste reprend la même formule que pour Dogville : un minimalisme extrême qui lui permet de se concentrer uniquement sur les personnages, leurs réactions, et leurs relations. Ce concept qui m'avait déjà impressionné dans le premier volet est ici à nouveau parfaitement exploité.
Pire encore, Lars von Trier ne s'encombre plus de mettre en scène ces décors invisibles, comme c'était le cas dans Dogville. Ici, il les oublie presque totalement, laissant ses acteurs jouer comme sur une scène de théâtre entièrement vide. On a droit à quelques grilles métalliques et des poutres, tout au plus. Pour le reste, le spectateur fait le travail tout seul et pour ça, il faut dire que Manderlay est extrêmement fort : ça fonctionne à chaque instant, durant 2h15.
La mise en scène brute (caméra à l'épaule) accentue l'immersion dans cette communauté. Quant à l'atmosphère du film, c'est également une sacrée réussite, car on retrouve la froideur visuelle et sonore qui faisait le sel de Dogville. Tout est noir à perte de vue, sans horizon. Un vent pesant souffle et plane sur les personnages. Et puis, il y a cette musique, qui fait toujours parfaitement son travail, de manière similaire au film de 2003.
C'est peut-être scénaristiquement que j'aurais des choses à reprocher à Manderlay. J'ai ressenti un peu d'ennui, notamment durant la première heure, bien moins palpitante que celle de Dogville. Ces 2h15 auraient probablement pu se réduire à 1h45 pour obtenir quelque chose de plus fort et percutant, surtout que les thématiques sont graves et que Lars von Trier (fidèle à lui-même) prend un malin plaisir à jouer avec. Il est question d'esclavage, de racisme, de démocratie, et même de colonialisme (Grace est une femme blanche qui débarque sans prévenir, et prétend pouvoir sauver cette communauté en apportant son savoir). La conclusion est sombre et pessimiste, comme souvent avec Lars von Trier. On a beau connaître le bonhomme, il parvient tout de même à nous surprendre et à nous mettre mal à l'aise.
Pour résumer, j'ai beaucoup aimé Manderlay, mais il est beaucoup moins fort et mémorable que Dogville, qui reste pour moi un chef d'œuvre. Je me suis demandé plusieurs fois quel était l'intérêt pour Lars von Trier de poursuivre cette histoire pourtant parfaitement close, et je ne suis pas sûr qu'un troisième film (Washington, qui était prévu à la base) m'aurait passionné. Il reste tout de même la performance des acteurs, les thématiques parfois d'une grande intelligence, et le culot du réalisateur pour proposer un film aussi radical visuellement. Qui d'autre pour faire ça ? Je suis donc ravi d'avoir découvert Manderlay et je remercie LuckyVV pour ça !