Ce soir, j'ai revu l'un des plus beaux films du monde. Si on ne devait garder qu'une seule œuvre pour résumer la vie de l'être humain sur Terre, afin de la montrer aux civilisations futures ou même à d'autres formes de vie extraterrestre, alors Koyaanisqatsi serait le candidat parfait. Sur une durée d'1h25, ce documentaire à portée écologique – totalement précurseur en 1982 – est une démonstration unique en son genre. Sans commentaire, en utilisant simplement le pouvoir des images et de la musique, Godfrey Reggio et Philip Glass nous offrent une expérience puissante et inoubliable. Un film que tout le monde devrait avoir vu.
Attention, si vous souhaitez voir Koyaanisqatsi, ne le regardez pas sur Youtube ! Même s'il est disponible en intégralité, le film est À L'ENVERS, ce qui ne présente aucun intérêt.
Koyaanisqatsi, quel est ce terme étrange ? Il s'agit d'une expression en langue Hopi, un peuple amérindien d'Amérique du Nord. Le film se base en effet sur trois prophéties Hopis qui constituent le cœur du propos du film : si on extrait des choses précieuses de la terre, on invite le désastre.
Ko-yaa-nis-qatsi signifie littéralement "Vie aliénée, vie tumultueuse, vie déséquilibrée, vie qui se décompose, état d'existence exigeant un autre mode de vie". Cela donne le ton du documentaire qui va décrire, par la force des images et de la musique, la décadence et la destruction du monde, orchestrée par l'humanité elle-même. Le film ne fait pas que montrer ; il nous fait vivre l'expérience minute après minute, avec un montage et des plans millimétrés. L'être humain y est vu à la fois comme membre d'une humanité-fourmilière vouée à détruire son environnement, et comme individu faussement libre.
Le film est une collaboration entre le réalisateur Godfrey Reggio, le directeur de la photographie Ron Frickle, qui co-scénarise et monte le film, ainsi que le compositeur Philip Glass qui a signé ici une œuvre musicale devenue culte. La BO du film, qui a effectivement été réutilisée dans divers films tels que Watchmen (la séquence du Dr Manhattan), contient des morceaux qui font partie de mes compositions préférées au monde. Que ce soit Pruit Igoe, ou l'incroyable The Grid qui accompagne l'affolante frénésie qui règne en milieu de film, mais surtout Prophecies qui conclut le film, ces musiques font partie de ma vie à tout jamais.
Koyaanisqatsi débute d'ailleurs avec Prophecies. Le titre du film apparaît en lettres rouges, mais son sens ne nous est pas dévoilé : ce ne sera fait qu'en conclusion, lors du générique final. L'introduction dévoile une navette spatiale prête à partir, mais le décollage nous est caché car on enchaîne sur de belles images de la Terre, dans tout ce qu'elle a de plus naturel. Deux éléments sont principalement montrés : l'eau et l'air, à travers des vagues au ralenti ou, au contraire, des nuages et de la brume en accéléré. Les timelapses sont de toute beauté et ont du sens, ce n'est pas seulement un effet de style. Les nuages semblent ne faire qu'un avec la mer ; on croirait assister à de véritables vagues de fumée. Toute l'harmonie de cette nature est sublimée par les images, la musique, la photographie.
Puis, rapidement, Godfrey Reggio se concentre sur la terre et le feu, et c'est ici que l'être humain intervient. Au premier plan sur le gros véhicule de métal, la musique change radicalement. Elle devient angoissante : des intrus troublent toute cette beauté. Très vite, des pylônes se plantent dans le désert, des centrales nucléaires servent de décor aux plages. Les machines envahissent l'environnement, la terre est retournée, le feu se propage. L'humain construit, mais il a besoin pour ça de détruire. Une bombe atomique explose au milieu du désert, avec un cactus au premier plan comme si la nature assistait impuissante au triste spectacle.
Très vite, après seulement 20 minutes de film, l'humain a pris toute la place. Les villes sont si chargées qu'on ne voit plus l'horizon ni même le ciel : les nuages se reflètent maintenant sur les parois vitrées des bâtiments. Bientôt, ils ne seront plus que des ombres qui passent sur les immeubles. Godfrey Reggio nous montre l'abondance : les constructions humaines sont partout, à perte de vue. Des voitures par centaines, des avions, des tanks. Parfois, tous sur la même image. L'être humain construit, l'être humain conquiert.
Puis l'être humain détruit, encore. Il détruit ce qu'il avait construit, car c'est devenu vétuste, inutilisé, inutile. Le paroxysme de l'absurdité. C'est à ce moment, en milieu de film, que commence la frénésie. Sur la musique du dieu Philip Glass, les images de Koyaanisqatsi deviennent rapides, folles, impossibles à maîtriser, comme l'être humain qui poursuit sa conquête et son invasion.
L'humanité est devenue une fourmilière et Reggio nous le fait sentir seconde après seconde, avec des timelapses frénétiques et hypnotiques. L'être humain pullule, s'entasse dans des proportions vertigineuses. Il produit à outrance, consomme à outrance, grouille à un rythme effréné jusqu'à en oublier sa propre liberté. Car, si l'individu a bien l'illusion de la liberté, l'humanité est un groupe qui n'a plus aucune limite et qui n'a plus le pouvoir de s'arrêter.
Les plans sont merveilleux, et la musique de Philip Glass devient de plus en plus entêtante, obsédante, énergique, rapide. On ne peut même pas reprendre son souffle car les scènes s'enchaînent à une vitesse presque stressante. Il est impossible de décoller les yeux face à ce que nous avons créé : une machine incontrôlable. On cherche une issue et, d'ailleurs, la caméra aussi : elle arpente le labyrinthe urbain à toute allure, les yeux dirigés vers le ciel. Celui-ci est à peine visible.
Et c'est au bout de cette expérience épuisante que Godfrey Reggio nous assomme avec une conclusion à en pleurer tant elle est déprimante. Le réalisateur choisit de nous montrer l'individu, seul dans cette fourmilière géante. La musique devient plus douce mais aussi plus sombre, on retrouve les premières notes de Prophecies, musique cultissime de Philip Glass, créée pour le film. Les images ne sont plus à l'accéléré mais au ralenti : Reggio se concentre sur les gens, sur leur solitude au beau milieu de toute cette folie. Ils sont perdus.
On assiste ici à la solitude d'un homme portant un chapeau et une mine triste, là au regard vide et fatigué d'un guide touristique qui ne semble même pas savoir pourquoi il est là. On assiste à la misère aussi : la maladie, un pauvre homme qui, titubant, recompte les malheureuses pièces qu'il tient au creux de sa main, les yeux d'un vieil homme dans lesquels se reflète une vie entière.
Après nous avoir montré la décadence d'une espèce en voie de disparition, Koyaanisqatsi nous en présente quelques spécimens. Enfin, nous avons un peu d'humanité, mais c'est terriblement déprimant car Reggio met en évidence la solitude et des vies vides de sens.
La conclusion du film, avec ces voix qui chantent "Koyaanisqatsi" sur la musique de Philip Glass, nous révèle le funeste sort de la navette qui nous avait été présentée en introduction. L'engin, symbole de la technologie humaine, s'envole puis explose en plein vol, comme l'avaient prédit les prophéties Hopis. La dernière image du film est une interminable chute au ralenti : celle d'un morceau de carcasse qui tournoie dans les airs. Il s'agit de l'une de mes séquences préférées de toute l'Histoire du cinéma, que je ne peux pas m'empêcher de revoir régulièrement tant elle m'a impacté émotionnellement.
Bref, Koyaanisqatsi est une merveille que vous devez absolument découvrir si ça n'a jamais été fait. Je suis heureux d'avoir eu la chance de le voir en ciné-concert il y a une quinzaine d'années, c'était une expérience mémorable. N'hésitez pas à dénicher la version restaurée sortie en DVD il y a quelques années, elle est magnifique.
Koyaanisqatsi, qui était déjà dans mon top 50 depuis mon premier visionnage il y a 15 ans (presque jour pour jour !), intègre désormais mon top 5, car c'est une sacrée évidence.