J'ai découvert Aftersun l'année dernière et le film avait fini dans mon top 50. Je viens de le revoir ce soir, et il intègre désormais mon top 15. L'attente entre ces deux visionnages fut difficile, car j'ai eu envie de revoir le chef d'œuvre dramatique de Charlotte Wells instantanément. Durant plusieurs mois, passés à digérer mon expérience, ça m'a titillé de plus en plus : il était urgent que je m'y replonge. C'était presque intenable.
Maintenant, je suis certain qu'Aftersun mérite sa place parmi mes immenses chouchous, c'est un coup de cœur profond et intégral, qui tient sur la durée. Je veux le revoir encore, je veux le revoir tout le temps. Je suis accro à son atmosphère, à son émotion, à ses thématiques, à sa mise en scène, à sa subtilité. Comment peut-on accoucher d'un premier film aussi parfait sur tous les points ? C'est officiel, Aftersun me hante.
Cet article spoile l'intégralité des mystères du film.
La nostalgie et l'émotion
Charlotte Wells parle de la relation père-fille et de la mémoire d'un être disparu. Sophie a perdu son père, qui s'est donné la mort de façon inexplicable lorsqu'elle n'avait que 11 ans, et le film nous montre leurs dernières vacances. Ces deux thématiques m'ont dévasté lors de ma première fois, mais également ce soir. Lorsque j'écris ces lignes, je sens encore sur mes joues les traces des larmes que j'ai versées durant 10 minutes. Toutes mes émotions sont décrites dans le précédent article et elles n'ont pas diminué d'un iota. Elles ont même été décuplées, car je savais quel triste sort attendait le personnage de Paul Mescal...
Toutes ces émotions, je comptais ne pas revenir dessus dans ce nouvel article. Je vais faire ce que je peux. Mais je dois l'avouer : c'est incontrôlable. C'est comme de "l'aftersun" (en anglais : crème solaire), je tente de soigner la cicatrice que m'a laissé le film, tout comme Sophie tente de guérir en revenant sur sa brûlure. Mais ça reste douloureux.
La mémoire passe ici par le biais de la caméra. Pas spécialement celle de Charlotte Wells, mais plutôt celle de Sophie, qui immortalise ces vacances en Turquie sur son caméscope. La réalisatrice nous montre donc parfois les images filmées par la jeune fille, puisque c'est la Sophie adulte qui les revisionne pour essayer de comprendre. Difficile de faire le deuil de quelqu'un qui s'est donné la mort, surtout lorsqu'on n'en a vu aucun signe annonciateur. Et que tout semblait aller bien, du moins dans les yeux d'une petite fille qui commençait tout juste à se découvrir elle-même.
1 - Les indices du suicide de Calum
Au-delà de l'impact émotionnel qui joue évidemment sur mon appréciation, j'ai essayé d'aborder ce second visionnage dans un but plus analytique. Connaissant la conclusion tragique du film, j'ai pu examiner chaque scène et remarquer une cohérence générale de l'ensemble. Ce qui m'a frappé, c'est la récurrence d'images qui présentent le père de Sophie dans des positions évocatrices. J'en ai probablement raté plusieurs, mais voici celles que j'ai relevées.
Au tout début du film, Calum se retrouve sur le balcon et craque une allumette. L'action est cachée aux yeux du spectateur, car il fait ça dans notre dos, mais surtout à l'abri du regard de Sophie. Son geste fait clairement penser à quelqu'un qui se coupe les veines.
Quelques minutes plus tard, une grosse croix rouge barre le visage de Paul Mescal.
Dans ce plan, Calum découpe son plâtre, mais il se blesse. Du sang coule de son bras, comme s'il s'agissait de la suite directe de la scène de l'allumette. Le cadre est habile : Calum saigne dans l'obscurité, caché des yeux de sa fille qui ignore totalement ce qu'il se passe.
Dans cette scène sur le bateau, l'indice du suicide de Calum est bien plus évident, puisque celui-ci énonce clairement : "Je ne pensais même pas atteindre 30 ans". Après cette réplique, Paul Mescal semble en pleine réflexion mais aussi en pleine souffrance, comme si Calum luttait pour chasser certaines idées de son esprit. La scène se termine en toute subtilité, encore : la caméra s'écarte de Paul Mescal, qui disparaît du cadre, dans le flou, avant de se fixer sur le vide paisible de l'océan.
Un peu moins évident, mais on note à plusieurs reprises des scènes de Calum sous l'eau, qui peuvent faire penser à une noyade. Un peu plus tard, d'ailleurs, Calum scrutera le fond de l'océan à la recherche du masque de sa fille, comme attiré par les profondeurs.
Un peu plus loin dans le film, pour rester dans le registre aquatique, il est clairement suggéré que Calum disparaît dans la mer. Comme s'il n'allait plus jamais revenir. Il marche de manière déterminée dans l'obscurité, puis on le perd de vue.
Lors de cette scène, Calum a posé un linge humide sur son visage et on peut voir le creux formé par sa bouche lorsqu'il respire à travers la serviette. On dirait qu'il étouffe.
Inutile de préciser en quoi ce plan suggère que Calum souhaite en finir avec la vie...
Je termine avec la scène du bain de boue, qui peut clairement évoquer l'enterrement : Calum est littéralement recouvert de terre humide, et demande à sa fille de lui en rajouter.
Bref, Aftersun est bourré d'indices que je n'avais pas forcément repérés la première fois, mais qui sont sans appel : Calum est prêt à sombrer, et il ne laisse aucune chance à sa fille de remarquer quoi que ce soit d'anormal. Ça rend leur relation encore plus tragique, surtout pour une petite fille de 11 ans persuadée que son père sera toujours présent pour elle.
2 - Le flou qui suggère que Sophie a partiellement oublié l'image de son père
Par le biais de ce qu'elle avait filmé étant enfant, la Sophie adulte cherche à comprendre ce qu'il a bien pu se passer lors de ces vacances, car son père n'avait donné aucun indice sur sa psychologie fragile. Charlotte Wells multiplie les plans où Calum est en arrière-plan ou carrément dans le flou, comme si la petite fille avait occulté la plupart de ces souvenirs, ou que Calum s'était volontairement mis en retrait pour qu'elle ne voie rien.
Souvent, on retrouve Sophie au premier plan et son père derrière, dans une zone floue de l'image. Mais, même lorsque Calum est au premier plan, il est encore flou. Son image s'est effacée progressivement de la mémoire de Sophie, ce qui n'est pas étonnant 20 ans après un tel traumatisme.
3 - Les reflets qui montrent que Calum n'est que l'ombre de lui-même
Souvent, Calum se retrouve dans un coin étriqué de l'image, comme s'il n'existait déjà presque plus. En plus de peiner à trouver sa place dans le monde (et donc, dans le cadre), il laisse un grand vide.
Souvent, Calum n'est qu'un reflet, tel une figure fantomatique qui hante le film. Que ce soit dans les miroirs, à travers des vitres, sur l'écran d'une télévision ou même sur la surface d'une table, Calum semble déjà appartenir à un autre monde.
On note aussi ce plan sur la cabine téléphonique. Si on veut pousser un peu trop loin, on peut même imaginer que le fil du téléphone symbolise une corde qui viendrait serrer le personnage.
4 - La pièce noire et les lumières qui clignotent
Pour conclure, parlons de l'idée la plus brillante et déchirante du film : il s'agit de toutes ces scènes qui clignotent dans le noir. On y voit Calum danser, et seules des images furtives nous le montrent progressivement. Au cours du film, Sophie entre également dans cette pièce sombre et on peut l'entrevoir crier sur son père, pendant que celui-ci continue de danser en l'ignorant. Ce lieu représente le souvenir que Sophie garde de son père dans un coin de sa tête, avec cette dernière danse sur une version dramatique et angoissante d'Under Pressure.
Sophie est en détresse car elle en veut à son père de l'avoir laissée tomber, mais elle lui en veut surtout de ne pas lui avoir parlé de son mal-être. 20 ans plus tard, la pauvre se noie toujours dans l'incompréhension et dans le deuil qu'elle n'a pas pu faire, puisque les derniers souvenirs qu'elle garde sont ceux d'un papa joyeux qui l'invite à danser. Paul Mescal est absolument parfait pour incarner ce père qui cache de grosses fissures derrière un visage qui dit tout le contraire.
Le dernier plan du film, circulaire et extrêmement malin, nous montre d'abord Sophie devant la télévision. Elle vient de revoir l'intégralité des images de son caméscope, en même temps que nous. Et si elle s'en est donnée la peine, elle a remarqué les mêmes indices. Enfin, elle a pu trouver, sinon une explication, au moins des signaux de la souffrance de son père.
Calum éteint la caméra comme si sa fille pouvait passer à autre chose. Puis il retourne dans sa pièce sombre, dans un coin perdu du cerveau de Sophie. Il gardera les raisons de son acte pour toujours. Le mystère lui appartient.
Aftersun est un putain de chef d'œuvre. Une merveille. Je l'ai découvert il y a à peine plus d'un an, mais c'est déjà l'un des films de ma vie. Hâte de le revoir.