J'ai enfin eu l'occasion d'aller voir L'Odyssée sur grand écran, et j'ai beaucoup aimé ce grand spectacle aussi divertissant qu'impressionnant. En adaptant le récit d'Homère, Christopher Nolan nous offre (une fois de plus) un blockbuster malin, et redresse la barre suite à ses deux précédents films. On est encore loin de retrouver l'intensité émotionnelle d'Interstellar ou l'originalité scénaristique d'Inception, mais L'Odyssée est un sacré plaisir à vivre durant presque trois heures.
Ayant repéré de nombreux parallèles entre L'Odyssée et le reste de la filmographie de Nolan, j'ai décidé d'étudier le film via le prisme de toutes ces autoréférences.
Le film est intégralement spoilé dans cet article.
Le casting
Débutons cet article en mentionnant les acteurs de L'Odyssée, point commun évident si on souhaite relier les films de Nolan. Matt Damon est un habitué des films de Nolan et il s'avère – comme toujours – exceptionnel du début à la fin. Robert Pattinson, quelques années après Tenet, incarne un superbe antagoniste, de ceux qu'on aime détester. Anne Hathaway, qu'on avait croisée dans Interstellar, livre également une belle prestation dans le rôle de Pénélope : j'ai particulièrement aimé la rage qu'elle dégage en fin de film, lorsqu'elle s'énerve face aux conseils de Télémaque. Enfin, quel plaisir de revoir Elliot Page au cinéma ! Même si son rôle n'est pas aussi important que celui d'Inception, je ne m'attendais pas à sa présence dans le film. J'espère le revoir à nouveau dans des rôles principaux dans les années à venir.
Du côté des "nouveaux" chez Nolan, Tom Holland se défend parfaitement dans le rôle de Télémaque. Les quelques apparitions de Zendaya et Charlize Theron font également plaisir, dans des rôles plus mystérieux qui donnent lieu à diverses interprétations.
Le prestige
La magie n'est qu'une illusion...
L'Odyssée s'ouvre sur ces simples mots : "A time of apparent magic". Le mot "time" n'est pas anodin, puisque le temps est un thème commun à l'ensemble des films de Nolan, mais c'est plutôt de magie que le réalisateur veut parler dans son Odyssée. La magie était déjà le sujet principal du Prestige, dans lequel on retrouvait une idée commune : la magie n'existe pas, elle n'est "qu'apparente". C'est encore une constante du cinéma de Nolan : traiter la science-fiction ou le fantastique avec le plus de réalisme possible.
Dans L'Odyssée, Christopher Nolan ne cherche pas le tour de passe-passe à tout prix, mais il joue avec les mythes et les créatures pour apporter quelques belles métaphores. Tous ces êtres "magiques" incarnent des concepts bien réels pour Ulysse.
On peut penser au Cyclope Polyphème, qui représente la force, et qui viole des lois, dont cette fameuse "loi de Zeus" à laquelle Ulysse tient tant. Le Cyclope est un anti-Ulysse, il lui refuse l'hospitalité (contrairement à Ulysse qui accepte même des mendiants à sa table) et dévore ses compagnons les uns après les autres. La créature géante est également un reflet de la culpabilité d'Ulysse, qui mène constamment ses camarades vers la mort suite à des choix malheureux.
Circé, également, est une figure métaphorique et non une figure magique : elle est la voix féminine (féministe ?) du film, et il est rare de voir s'exprimer de telles voix dans le cinéma de Nolan, souvent très masculin. C'est aussi le cas dans L'Odyssée, qui confie aux femmes des rôles assez immobiles. Mais la séquence de Circé et des cochons est géniale car, pour une fois, le cinéaste montre la virilité sous une forme ingrate : les hommes sont des bêtes, des porcs.
Cependant, la métaphore que j'ai préférée est celle d'Athéna, jouée par Zendaya. À la fin du film, on comprend que les apparitions d'Athéna ne sont que le fruit de l'imagination d'Ulysse, et qu'il ne s'agit pas réellement d'Athéna, mais d'une troyenne massacrée lors de l'attaque du Cheval de Troie. Ce fantôme n'a rien de magique, il est bien réel : c'est le traumatisme d'Ulysse, qui continue de le hanter depuis toutes ces années. La scène lors de laquelle Ulysse, déguisé en mendiant, raconte à Pénélope ce que ses hommes ont commis durant la guerre, est terriblement poignante. Il faut dire que la musique de Ludwig Göransson colle parfaitement aux images.
Oppenheimer
La fin d'une ère
Les liens entre L'Odyssée et Oppenheimer sont nombreux, on peut même y ajouter Tenet pour former une sorte de "trilogie de l'apocalypse". Dans Tenet, le protagoniste évitait la troisième guerre mondiale. Dans Oppenheimer, la guerre était provoquée par la bombe atomique. Dans L'Odyssée, la guerre s'achève avec une autre bombe : le Cheval de Troie, qui mène au massacre des troyens. Le film explore cette fois les conséquences de la guerre, notamment sur Ulysse qui en garde de grandes séquelles psychologiques.
Dans Oppenheimer comme dans L'Odyssée, la "bombe" signe la fin d'une ère et le début d'une nouvelle. J'ai adoré cette manière de montrer l'assaut du Cheval de Troie non pas comme une ruse stratégique, mais plutôt comme une tragédie morale.
Memento
Un personnage en quête de lui-même
Comme Leonard dans Memento, Ulysse (vieux) perd la mémoire, conséquence du traumatisme qu'il a vécu pendant la guerre. Il ignore qui il est, et cherche à compléter le puzzle de sa vie. Ce n'est pas la seule similitude avec Memento, puisque L'Odyssée est également monté de manière non-chronologique, comme d'ailleurs la plupart des films du cinéaste.
Tenet / Interstellar
Le personnage est à l'origine de lui-même
Dans L'Odyssée, Ulysse finit par découvrir qui il est, tout comme Leonard dans Memento, le Protagoniste dans Tenet, ou encore Cooper dans Insterstellar. À chaque fois, Nolan apporte une réponse similaire à un même mystère : le personnage a en fait été engendré... par lui-même. Dans Tenet, le Protagoniste découvre qu'il a fondé Tenet. Dans Interstellar, il est question de ces "êtres en cinq dimensions", très mystérieux, qui s'avèrent finalement être les humains. Cooper comprend qu'il s'est donné toutes les réponses à lui-même.
Dans L'Odyssée, Ulysse et Pénélope mentionnent une armée mystérieuse et menaçante qui viendrait de la mer pour les détruire... À la fin du film, Ulysse comprend que cette menace était sa propre armée : celle qui conquiert, qui blesse, qui détruit, qui tue.
Interstellar
Le navire et le tourbillon
Les parallèles entre Interstellar et L'Odyssée sont nombreux. L'exemple le plus parlant est celui du tourbillon dans la mer, clin d'œil évident au trou noir d'Interstellar. Dans Interstellar, Cooper propose de passer près de Gargantua pour gagner de la vitesse et se propulser de l'autre côté, sans y périr. Dans L'Odyssée, pour traverser l'énorme tourbillon marin sans encombre, Ulysse propose justement d'utiliser cet effet catapulte pour s'en sortir.
Le navire joue le même rôle que la navette, d'ailleurs Nolan use des mêmes techniques, notamment en fixant la caméra sur les deux engins. Le vaisseau d'Interstellar est souvent filmé à l'aide d'une caméra embarquée (comme lorsque les astronautes s'échappent de la planète Miller, entièrement recouverte d'eau). De la même manière, Nolan fixe la caméra au vaisseau d'Ulysse au cœur de la tempête.
Continuons dans les similitudes avec Interstellar. Dans chacun des deux films, les personnages entreprennent un long voyage constitué d'étapes périlleuses, qui nécessitent une certaine intelligence. J'ai adoré cet aspect du film : les obstacles qu'Ulysse surmonte ne sont pas simplement vus comme des affrontements basiques... ils nécessitent une bonne dose de stratégie. Cooper et Ulysse ne pourront s'en sortir qu'à l'aide de leur intelligence et leur ruse. Cela va même jusqu'au retour d'Ulysse à Ithaque : il doit utiliser un déguisement pour pénétrer dans sa cité et accomplir sa mission.
Autre exemple : la séquence du Cyclope. Certains déplorent un manque d'épique, mais j'ai trouvé au contraire que l'atmosphère était parfaite. L'armée d'Ulysse, bloquée dans cette caverne, doit réfléchir et utiliser diverses tactiques pour trouver une issue. C'est comme une partie d'échecs. De toutes manières, la partie centrée sur le Cyclope est l'une des meilleures du films, j'ai franchement pris mon pied. Le monstre est peu visible, mais tout de même imposant.
De même, un peu plus tard, Ulysse doit se montrer prudent et ruser pour découvrir que Circé est dangereuse (par ailleurs, la scène de transformation des hommes en porcs est là aussi impressionnante visuellement, superbement mise en scène).
Mais mon étape préférée est sans doute la traversée de l'Île des Sirènes, où Nolan utilise ses talents pour sublimer la musique. J'ai aimé que le spectateur ne puisse pas entendre le chant de ces sirènes, afin qu'Ulysse soit véritablement le seul homme à y avoir assisté. Le traitement du son est absolument génial durant cette scène, qui nous plonge en immersion totale auprès de ces hommes. D'ailleurs, parlons de l'immersion...
Dunkerque
L'immersion à hauteur d'homme
Dans Dunkerque, lorsqu'une bombe explose près des personnages, le spectateur est soumis aux mêmes acouphènes que les soldats. Ces sons étouffés, on les retrouve dans L'Odyssée lorsque les hommes d'Ulysse se bouchent les oreilles avec de la cire pour ne pas entendre les Sirènes. Sur le plan de l'immersion, Nolan n'hésite pas, non plus, à projeter de l'eau sur la caméra lorsque le navire plonge au cœur de la tempête. C'est le même procédé qu'il utilisait dans Dunkerque lorsqu'une pluie de sable s'abattait sur la caméra pour immerger le spectateur dans la situation.
L'Odyssée, par contre, m'a beaucoup dérangé lors des scènes de combat ou d'affrontement. La caméra à l'épaule force l'immersion, certes, mais elle n'est pas toujours très bien maîtrisée. De nombreux plans sont assez brouillons et m'ont dérangé : trop de secousses, pas assez de lisibilité dans l'action (je pense notamment à la séquence des soldats géants). Certains plans auraient mérité d'être plus larges, plutôt que tous ces gros plans sur les visages des personnages.
The Dark Knight
Les costumes
Certains visages, d'ailleurs, restent dissimulés. Par exemple, il est impossible de ne pas voir l'ombre de Batman dans l'armure d'Agamemnon. C'est le seul point commun que j'ai trouvé avec The Dark Knight, mais ça me permet de parler des costumes et des décors : Nolan utilise très peu de CGI et c'est encore une fois un véritable plaisir pour le spectateur. Même les animaux (lion, tigre, biches) sont réels, et c'est assez rare dans le cinéma moderne pour le souligner. Les costumes rendent cet univers crédible, et les décors sont imposants et magnifiques. Nolan tourne en paysages réels, et c'est grandiose. De même, les destructions de bâtiments durant l'assaut du Cheval de Troie, ça en jette !
Inception
Les totems
Pour en finir avec les parallèles, parlons des petits détails, et notamment des totems. Dans Inception, Cobb (Leonardo DiCaprio) se servait de la toupie de sa femme pour savoir s'il se trouvait dans la réalité. Certains ont même théorisé que son alliance était son véritable totem.
Dans L'Odyssée, on retrouve ces deux totems, et c'est un amusant clin d'œil. Pénélope offre à Ulysse une petite broche d'Athéna en secret, seul moyen pour elle d'être sûre qu'on lui rapporte bien des nouvelles de son époux. Un peu plus tard, Ulysse offre une bague à l'un de ses hommes, et c'est grâce à celle-ci qu'il comprend que Circé a fait du mal à son équipage. Ces petits objets totems, Christopher Nolan aime les parsemer dans son cinéma.
Pour conclure, j'ai beaucoup aimé L'Odyssée, que j'ai trouvé bien plus passionnant que ce que je craignais. Ce n'est pas mon Nolan préféré (loin de là), mais c'est un pur divertissement épique, grandiose, spectaculaire, malin. C'est du beau cinéma qui mérite de se déplacer en salles. Je n'aurai peut-être pas envie de le revoir régulièrement, mais ce fut une expérience satisfaisante.
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