Suite à mon visionnage de Beau-père de Bertrand Blier, qui m'a outré, j'ai décidé de m'intéresser au thème de la pédophilie ou pédocriminalité dans le septième art. Ce thème très délicat a été traité de multiples manières depuis les débuts du cinéma, avec des points de vue très différents qui correspondent à autant de visions d'auteurs. Parfois pertinentes, parfois douteuses.
Certains films traitant de la pédophilie font partie de mes coups de cœur grâce à leur manière intelligente ou émouvante d'aborder le sort des victimes. Je recommande sans hésiter The Lovely Bones, Festen, Mystic River, La chasse, Garde à vue, American Beauty, La consolation, M le maudit, Les chambres rouges, Hard Candy ou encore Les chatouilles, pour ne citer que ceux-là. Rien que dans cette sélection, on peut constater la multitude de points de vue : celui de l'enfant victime, du criminel malade, de l'entourage impuissant, de l'enquêteur ou de la justice, pour passer en revue tantôt les séquelles et les traumatismes, tantôt la prévention, la sécurité, la condamnation, la vengeance.
Parfois, le propos ou la façon de faire sont bien plus controversés, tout en restant intéressants d'un point de vue cinématographique. On peut citer Lolita et Les dimanches de Ville-d'Avray, connus pour leur ambiguïté, ou Mysterious Skin, Seul contre tous et Happiness, plus provocateurs et très difficiles à regarder à cause du malaise qu'ils créent chez le spectateur.
D'autres fois, encore, des accusations contre un cinéaste peuvent remettre en question certaines œuvres. Beau-père, que j'ai cité plus haut, est difficilement défendable, et je comprends les spectateurs qui ne peuvent plus voir Léon comme une simple histoire d'amitié enfant / adulte depuis que Luc Besson a été accusé de violences sexuelles. De ce que j'en ai lu, les conditions de tournage de Léon sont d'ailleurs révélatrices de ce que le film aurait pu être si des précautions n'avaient pas été prises...
Bref, la pédophilie au cinéma est un vaste sujet, toujours délicat, souvent maîtrisé mais parfois totalement raté dans son traitement. Je m'étais insurgé contre Una sur le blog il y a quelques années, car il fait partie de ces horreurs qui choisissent de justifier les abus contre les mineures (en tout cas, ce fut ma manière de l'interpréter). On ne peut que vomir un film qui laisse penser qu'une ado pourrait très bien être consentante, et que ça ne pose aucun problème. Beau-père – encore lui – fait tristement partie de ceux-là.
Dans cet article, je vous présente cinq films qui traitent de ce sujet de manière plus ou moins éloquente, et que j'ai découverts récemment. Je recommande le visionnage de chacun d'entre eux, même s'ils ont des faiblesses qui les empêchent de s'élever au rang de chef-d'œuvre. Deux d'entre eux, particulièrement originaux, rejoignent mon top 500 malgré tout.
Les risques du métier (1967)
d'André Cayatte
Catherine, 13 ans, accuse son instituteur d'avoir tenté de la violer dans sa salle de classe, et sa version est corroborée par certaines de ses camarades. Monsieur Doucet va tout faire pour qu'éclate sa vérité : les jeunes filles mentiraient. Comme La Chasse de Vinterberg, Les risques du métier présente une situation (présumée) d'accusations mensongères, et c'est assez rare au cinéma pour être noté.
L'introduction en plan-séquence est absolument géniale : Catherine court jusqu'à chez elle en pleurant et le décor est directement posé. Puis on suit cette affaire à la manière d'une enquête policière : on écoute la version de chacun, on tente de déceler le vrai du faux. L'ensemble est dans le jus de l'époque (où un professeur pouvait, par exemple, gifler une élève sans s'attirer trop d'ennuis) et quelques éléments du film sont assez désuets, comme la photographie terne ou les dialogues trop récités. Cependant, le casting tient la route, à commencer par Jacques Brel, même s'il est bien trop insoupçonnable pour maintenir l'ambiguïté. Delphine Desyeux s'en sort à merveille dans le rôle féminin principal, bien qu'il s'agisse de son premier (et dernier) film.
Malgré tout, Les risques du métier est trop clair dans ses intentions dès le départ, car la situation laisse peu de place au doute et qu'on sait parfaitement comment ça va se terminer. J'aurais aimé être surpris davantage, surtout que l'argument final (centré autour d'un cartable) est assez bancal et décevant.
Birth (2004)
de Jonathan Glazer
Sur le thème de la pédophilie, Birth est bien plus ambigu parce qu'il fait partie de ces films (comme Pauvres Créatures de Yórgos Lántimos) qui détournent le sujet en présentant un personnage bloqué dans un corps qui ne lui correspond pas. Ici, Nicole Kidman interprète une veuve qui voit débarquer dans sa vie un garçon de 10 ans qui prétend être la réincarnation de son mari Sean, décédé 10 ans auparavant.
Birth est troublant et bénéficie de la superbe mise en scène de Jonathan Glazer, qui aime marquer les esprits à l'aide d'atmosphères imposantes ou envoûtantes. Certaines idées de Birth vont me rester longtemps en mémoire, comme le plan interminable sur le visage de Nicole Kidman lorsque son personnage doute, les yeux emplis d'émotion. Toute la première partie du film est fascinante au possible avec l'irruption de ce gamin dans la vie d'Anna. J'ai adoré l'ambiance pesante autour de ce doute qui habite Anna comme le spectateur lui-même : et si c'était vrai ?
Dans la deuxième moitié, le film emprunte des chemins encore plus étranges qui mettent parfois mal à l'aise (la scène du bain !), mais tout est justifié, rien n'est gratuit. Je déplore simplement une conclusion faiblarde par rapport au mystère qui entoure le reste du film. Il manque quelque chose de fort pour terminer cette histoire.
Le portrait de Jennie (1948)
de William Deterle
Ici, le thème de la pédophilie est presque inexistant, car il n'y a aucune relation explicite entre un adulte et un enfant. Malgré tout, le déroulement des événements laisse planer cette thématique (loin d'être évidente) de manière discrète : Eben Adams est un peintre qui, en déambulant dans les rues, croise une jeune fille de 13 ans qui deviendra sa muse. Jennie semble appartenir à un autre temps, puisqu'Eben la croise à des âges différents en l'espace de quelques jours et qu'il finit par s'en éprendre une fois qu'il la voit adulte. Jennie fait donc plutôt office de figure féminine intemporelle, qui prend parfois des allures de jeune fille innocente.
Quoiqu'il en soit, même si le film n'a pas grand-chose à faire au milieu de cet article, Le portrait de Jennie est un joli drame romantique d'1h25, dont l'originalité vient de son traitement du temps. En plus d'un certain lyrisme dans le récit, le film est poétique visuellement et certains plans m'ont scotché pour leur ton ou leur contraste. Je garderai notamment en tête une vision fantastique de Jennie disparaissant au loin en glissant sur la neige, sous une lumière magnifique. De nombreuses images offrent d'ailleurs des visuels vaporeux magiques, qui appuient le côté fantomatique de Jennie. Franchement superbe, je vous le recommande.
Lemora : A Child's Tale of the Supernatural (1973)
de Richard Blackburn
Encore une fois, on aborde ici la thématique de la pédophilie sous un angle très différent. Il n'est pas question de relations sexuelles ou amoureuses entre un enfant et un adulte, mais plutôt d'un conte qui parle de la corruption de l'innocence, et du désir de manière très symbolique.
Il est difficile de résumer Lemora et je vous conseille surtout de le découvrir sans rien en connaître, car le film nous mène sur des chemins très originaux : il est impossible de savoir ce qu'il se passera à l'avance. Au fur et à mesure du périple de Lila en direction de Lemora, le film s'engouffre dans le fantastique, l'ésotérisme, l'horreur, parfois même le giallo (dans le traitement des couleurs vives, notamment). Lemora est à la fois une menace et une source de désir, ce qui la rend particulièrement inquiétante.
Lemora peut être considéré comme un film de vampires et de monstres, mais il reste dans une catégorie bien à part, difficile à définir. Une chose est sûre : le film est passionnant de bout en bout, avec de sacrées ambiances, glauques ou fascinantes. Des choses que je n'avais jamais vues ailleurs. J'ai adoré me perdre dans cette forêt lugubre avec le personnage principal. C'est possiblement l'un des films les plus bizarres à intégrer mon top 500.
Trust (2010)
de David Schwimmer
Qui l'eût cru, David Schwimmer a réalisé des films ! Et pour couronner le tout, c'est franchement pas mal. Dans Trust, l'ex-star de Friends met en scène Clive Owen, Catherine Keener et Liana Liberato dans un drame très bien tenu par l'ensemble du casting. Contrairement à certains films présentés dans cet article, le thème de la pédophilie est ici explicite, puisqu'il s'agit de l'histoire d'une jeune fille de 14 ans qui rencontre en ligne un garçon de 16 ans, Charlie. Au fur et à mesure de leurs échanges, Charlie va avouer qu'il n'a pas 16, mais 20 ans. Puis 25. Après l'avoir pardonné plusieurs fois pour ses mensonges, Annie s'enferme de plus en plus dans cette relation, sans que ses parents ne remarquent quoi que ce soit. Très vite, il est trop tard.
Pour quiconque a des enfants ou compte en avoir, un frisson parcourt l'échine. Trust, comme son nom l'indique, est un film qui parle de confiance. David Schwimmer, tout d'abord, rappelle l'importance de ne pas accorder sa confiance à n'importe qui sur internet, surtout lorsqu'on est jeune et innocent. De même, même s'il faut faire confiance en ses enfants sur de nombreux points, il est capital de surveiller leurs agissements sur internet, car le danger y règne.
Les 30 premières minutes du film sont exceptionnelles, avec une mise en scène proche du personnage principal. On entre dans l'univers d'Annie, teinté de romantisme adolescent, puis on ressent l'emprise qui se referme doucement sur elle, progressivement, jusqu'à la rencontre IRL qui vient tout faire basculer. Schwimmer fait quelques erreurs (afficher les sms à même l'écran est sacrément moche !), mais il filme son personnage avec respect et pudeur, en insistant sur ses regards, ses émotions, plutôt que de délivrer des scènes trop crues. Tout est subtil, comme ce plan fixe sur le papier peint bleu du motel lorsqu'Annie est prise au piège.
Et puis, le film s'attarde sur un autre type de confiance : celle qu'Annie a perdue envers ses parents, et notamment son père. J'ai trouvé cette deuxième partie trop longue comparée à la première, le film est malheureusement déséquilibré. Cependant, David Schwimmer ne tombe pas dans certains pièges qu'on aurait pu redouter pour un tel sujet : au lieu de se concentrer sur l'enquête policière et sur la nécessité de retrouver l'agresseur, le réalisateur appuie sur les émotions de chaque personnage et sur les mécaniques qui régissent leurs relations complexes. Plus importante que tout, la cellule familiale reste au centre du récit. Clive Owen est génial, comme d'habitude, tout comme la jeune Liana Liberato (elle-même 14 ans lors du tournage) qui se défend à merveille dans l'un de ses premiers rôles.
Bref, un film qui n'évite pas certains clichés : le discours final du père, par exemple, m'a laissé totalement indifférent, malgré le talent indéniable de Clive Owen. Les dialogues, par moments, sont trop écrits et trop attendus. Mais c'est un beau film qui traite son sujet avec délicatesse et psychologie.