Du jour au lendemain, Curtis, 35 ans, est assailli de cauchemars angoissants et voit de drôles d'événements menaçants dans le ciel. Pour ne pas inquiéter sa femme et sa fille, il tente de comprendre le problème tout seul. Rapidement, il sent que quelque chose ne va pas.
Take Shelter m'avait terriblement manqué. Après trois séances au cinéma en 2012, puis sans doute une fois ou deux en DVD autour de 2015, voilà 10 ans que j'attends de redécouvrir l'un de mes films chouchous, et c'est chose faite. Le drame psychologique de Jeff Nichols est toujours le chef d'œuvre que j'avais gardé dans mes souvenirs.
Cet article spoile le film.
Premières secondes du film : un homme est devant sa maison, déconcerté. Il observe un nuage menaçant qui couvre le ciel. Cette masse sombre, jour après jour, va devenir un orage de plus en plus palpable et violent. À l'époque où j'ai découvert Take Shelter, j'avais proposé une double interprétation du film, en suggérant que ces tempêtes pouvaient aussi bien être des hallucinations que des événements réels. Pourtant, après mon revisionnage de ce soir, il ne fait aucun doute que cette menace qui gronde n'est qu'un signe annonciateur de la maladie de Curtis, une métaphore de la démence, ce qui rend le récit d'autant plus tragique.
Les premières scènes nous présentent une petite famille qui semble tout à fait heureuse. Le calme avant la tempête, littéralement. Car Jeff Nichols ne perd pas de temps : au bout de 10 minutes seulement, Curtis fait son premier cauchemar. Cinq minutes plus tard, dans une autre scène, il aperçoit une nuée d'oiseaux se comporter de façon étrange. Pas besoin d'avoir vu le film d'Hitchcock pour savoir que les oiseaux noirs sont souvent de mauvaise augure au cinéma. Ici, la curiosité de Curtis et celle du spectateur sont titillées : ces phénomènes sont-ils réels ? Dans le même temps, Curtis s'intéresse de près à l'abri anti-tempête qu'il possède sous son jardin. Il le sent, un drame va se produire...
Le drame ne réside pas dans cette improbable tempête mais dans la maladie qui prend naissance dans son esprit. Curtis le comprend assez vite sans pour autant le verbaliser, puisqu'il fait des démarches pour savoir s'il n'aurait pas hérité de la schizophrénie de sa mère. Mais, dans le même temps, il succombe à ses hallucinations et laisse la peur prendre les rênes : cette tempête arrive, pour de bon. Elle gronde et menace sa famille.
Le jeu de Michael Shannon est magnifique du début à la fin. On lit sur son visage les craintes, les doutes de son personnage. On voit sa psychologie se fissurer tout doucement au fur et à mesure des minutes. Même s'il s'agit d'un homme fermé, qui partage peu ses émotions, le spectateur est avec lui à chaque instant. Car Curtis est fragile, démuni, mais parfaitement lucide sur la situation. Il l'analyse, cherche à en comprendre l'origine, se remet en question. Ce personnage est passionnant à suivre à l'écran et Shannon est une véritable pépite.
Pour lui donner la réplique, on découvre en 2011 les débuts de Jessica Chastain, dont la carrière explosera par la suite. Il faut dire que cette année-là, l'actrice a enchaîné Take Shelter, The Tree of Life puis La couleur des sentiments, à chaque fois dans des registres totalement différents, allant du drame à la comédie, apportant une touche de grâce et de poésie dans les scènes qu'elle habite. Elle aussi est un diamant brut, probablement l'une des plus grandes actrices en activité. De celles qui marqueront l'histoire du cinéma.
Dans le film de Nichols, elle est absolument stupéfiante. Tantôt, elle est froide et dure car Samantha souffre dans son couple. Tantôt douce et compatissante, car elle aime Curtis profondément. Et puis, au détour d'un cauchemar, ses yeux deviennent aussi effrayants que ceux d'un fantôme dans un film d'horreur, avant de se remplir de larmes lorsque Curtis lui raconte enfin les raisons de son comportement. Le duo fonctionne à la perfection, on croit en leur histoire, on comprend leurs problèmes et on leur pardonne tout.
Et puis vient la scène la plus grandiose du film. Curtis pète les plombs dans une scène déchirante. Ce "There is a STORM coming !" est à la fois un appel à l'aide et la manifestation de cette maladie qu'il ne contrôle déjà plus. Il ne le crie pas pour alerter les villageois qui le dévisagent avec inquiétude, mais pour lui-même. Parce qu'il se retient depuis le début et qu'il laisse éclater pour la première fois sa détresse.
Tout est puissant dans les expressions de Michael Shannon, puis c'est le regard de Jessica Chastain qui nous achève et nous plonge dans les larmes. Car Samantha comprend, soutient, ne juge pas. Elle est là pour Curtis et c'est terriblement émouvant. J'ai déjà parlé de cette scène dans cet article, je ne vais pas faire de redite. Je l'ai regardée tant de foi que, même 15 ans plus tard, je la connaissais encore par cœur.
À partir de cette scène, Take Shelter devient une masterclass à tous les niveaux : mise en scène, émotion, casting, subtilité, musique (David Wingo est un puissant vecteur d'émotions). La sirène retentit au beau milieu de la nuit et Curtis emmène sa petite famille dans le container souterrain qu'il vient d'aménager. Et là, on assiste à l'une des mes séquences préférées de tous les temps, pour laquelle j'étais retourné trois fois en salles. Dans cet abri, Curtis écoute la tempête et se convainc qu'il a raison depuis le début : il n'est pas fou, l'orage éclate réellement. Le spectateur, lui aussi, se prend à douter.
Sauf qu'il ne s'agit que d'une banale tempête, et non du cataclysme tant appréhendé. Le vrai drame, lui, se passe ailleurs. Il est interne. Samantha l'a bien compris, et je verse toutes les larmes de mon corps lorsque Michael Shannon tend la clé du bunker à Jessica Chastain, la main tremblante, en pleurnichant un "I'm sorry... I can't" qui me bouleverse depuis 15 ans. Pour Curtis, ce geste est immense, il place sa confiance en Sam au-dessus de sa conviction profonde. Il surmonte sa maladie et demande à sa femme d'en prendre les rênes. La réaction de la jeune femme est, elle aussi, merveilleuse : Curtis doit ouvrir la trappe tout seul. Cette clé, avant tout, est celle de sa guérison potentielle.
Lorsque la porte s'ouvre, le verdict est implacable : la tempête a fait quelques dégâts classiques, mais rien de plus qu'une chaise renversée ou des branches d'arbres cassées. Elle est terminée depuis longtemps. Sauf sous le crâne du personnage. Le ciel bleu finira de convaincre les spectateurs qui croyaient encore que Take Shelter était un film-catastrophe. Non, il s'agit bien de l'un des drames les plus poignants de la décennie 2010.
La conclusion de Take Shelter est probablement la raison pour laquelle, lorsque j'étais plus jeune, j'ai cru intelligent de croire que tout était peut-être réel. La dernière séquence sur la plage est, elle aussi, magnifiquement accompagnée de la musique de David Wingo "At the beach". Cette composition est triste, émotionnellement intense, mais pleine d'espoir. Cette fois, ce n'est pas Curtis qui voit la tempête arriver, mais Hannah et Samantha. Le plan est le même qu'au début du film, sauf que ce n'est pas Michael Shannon mais Jessica Chastain qu'on voit de dos, observant la scène. On pourrait croire qu'il s'agit là de montrer que le phénomène n'est plus une hallucination.
Evidemment, le propos est bien plus malin, puisque Jeff Nichols utilise cette fois la tempête pour symboliser l'acceptation de la maladie et de tout ce qu'elle implique. Désormais, la santé mentale de Curtis est une réalité pour tout le monde et Samantha voit réellement l'ampleur des épreuves que sa famille va devoir traverser. Curtis, lui aussi, semble effrayé par l'étendue du phénomène, qui apparaît devant lui plus fort que jamais. Ce "Ok" final de Sam, c'est l'acceptation de l'état de son mari, et la prise de conscience des difficultés à venir. C'est aussi une preuve de soutien de sa part, comme pour dire "Ok, on va affronter ça ensemble".
Le film se coupe et j'applaudis en larmes. Certes, la métaphore de la tempête pour représenter la maladie mentale n'est pas la plus originale qui soit. Mais Take Shelter est parvenu à nous faire ressentir tout ce qui traverse l'esprit de Curtis, mais également tout le poids qui repose désormais sur les épaules de sa famille. Le film a l'intelligence de ne pas explorer l'après, mais ce n'est pas la peine : l'imaginer est déjà terrible.
C'est sublime et Take Shelter garde évidemment sa place dans mon top 20. L'un des films de ma vie, indiscutablement.