Que ça fait du bien. Je ne me souviens même plus de la dernière fois où j’avais revu The Tree of Life. Peut-être jamais, en fait, depuis mes deux claques monumentales reçues sur grand écran en 2011. Ce qui est sûr, en revanche, c'est que le film de Terrence Malick est l'un des plus importants de ma vie de cinéphile.
Hier soir, je me suis repassé le début du film. A la base, c'était simplement pour me souvenir de la musique d'ouverture. Mais il m'a suffi d'entendre les premières notes de Funeral Canticle pour que resurgisse toute l'émotion de 2011. Alors, ni une, ni deux, j'ai sorti le Bluray de mes étagères, puis je me suis plongé pleinement dans The Tree of Life. Et quel pied c'était, putain.
A chaque fois que quelqu'un mentionne la "beauté du cinéma", je pense instantanément à The Tree of Life. Pour moi, ce film en est la définition même. Je suis amoureux de ces images pures, de ces rayons de soleil à travers les arbres, de cette caméra qui flotte au ras du sol, des moments de vie que Terrence Malick transforme en poésie visuelle à chaque instant. Lorsque je dis que The Tree of Life fut un moment marquant de ma cinéphilie en 2011, ce ne sont pas des mots en l'air : c'était mon premier Malick et ça m'a subjugué, totalement. Une sorte d'extase. Une pépite qui a bouleversé ma vision du cinéma. J'ai eu l'impression que rien ne pourrait jamais être aussi beau que ça, que j'avais atteint le maximum.
14 ans plus tard, mon avis reste inchangé. Le film est parvenu à me faire pleurer en 11 minutes à peine (la réplique "Le pauvre...", délivrée par Brad Pitt, est une vague d'émotion). The Tree of Life me fascine par sa narration absolument unique en son genre : les mots sont principalement des pensées exprimées en voix off, que les personnages adressent à Dieu. Je ne suis pas du tout dans la religion, et les bondieuseries m'irritent – au mieux, m'indiffèrent. Mais ici, les interrogations métaphysiques des personnages me heurtent en plein cœur.
Il faut dire que Malick a une manière unique de présenter ces âmes pleines de vie, une manière unique de les filmer, aussi. Avant de découvrir cet étrange objet, je ne savais même pas qu'il était possible de raconter une histoire de cette manière. Ça m'a émerveillé, et ça a continué durant 14 ans. A la moindre écoute de musiques telles que Funeral Canticle, Lacrymosa, ou encore Má Vlast: Vltava, mon corps me fait immédiatement comprendre qu'il n'a rien oublié et qu'il en garde encore de sacrées cicatrices.
The Tree of Life est sublimé par des images d'une poésie à couper le souffle. Dès le début, il nous explique qu'on a le choix entre deux chemins : la voie de la grâce, et la voie de la nature. La première, incarnée par Jessica Chastain, est belle, douce, pure. La seconde, représentée par un Brad Pitt plus dur que jamais, aime imposer ses choix et dominer les autres. Par l'intermédiaire de ces deux personnages (mère aimante, père strict), Terrence Malick nous montre la beauté du monde, écrasée par la force. Il célèbre la vie, la pureté, mais dénonce aussi les dérives d'une nature qui veut s'imposer.
Il en profite pour faire un résumé des rapports de domination / soumission depuis la naissance de la vie sur Terre, dans une séquence de 18 minutes sur l'univers et son immensité, sur les dinosaures eux-mêmes détruits par cette nature. Ce délire n'a pas touché tous les spectateurs, c'est évident. Mais pour ma part, ça fait partie des expériences cinématographiques les plus inoubliables de ma vie. Hier soir, j'en ai encore tremblé de plaisir.
Et puis, il y a le discours de fond. Car, contrairement à la mauvaise habitude que prendra ensuite Terrence Malick pendant les quelques années qui suivirent, The Tree of Life est précis dans son écriture. En suivant une petite famille soumise à l'autorité d'un père obsédé par le contrôle, Malick raconte une histoire. On peut aisément critiquer des films comme Song to Song pour leur absence de scénario, ou pour leur propos confus (encore que, je suis également très adepte de ces grands délires sensoriels), mais il est difficile de reprocher tout ça à The Tree of Life. Celui-ci a mille choses à dire, que ce soit par l'image comme par les quelques dialogues que l'auteur veut bien nous fournir ici et là. Ce n'est pas seulement une expérience visuelle, ça va bien au-delà.
Via ce conflit entre la mère et le père, Malick dénonce les dérives d'un comportement autoritaire sur des enfants, notamment des garçons en quête de modèle. Le réalisateur nous montre comment une éducation stricte et menaçante mène nécessairement à un trouble identitaire chez des enfants soumis à cette violence insidieuse. Tout doucement, les pauvres gosses reproduisent les schémas qu'ils subissent. La violence mène à la force, et cette force engendre davantage de violence. Brad Pitt est exceptionnel dans ce rôle, il a rarement été aussi terrifiant qu'ici (impossible d'oublier la scène à table, lorsque son personnage pète les plombs parce que son gamin ose lui répondre). Mais il est capable de nous émouvoir, aussi, dès les premières minutes du film : lorsque M. O'Brien apprend la mort de l'un de ses fils, il se remet en cause et porte une lourde culpabilité sur ses épaules. Son échec professionnel, également, lui permettra d'évoluer et de comprendre qu'il a gâché beaucoup de choses.
Les enfants eux-mêmes sont extraordinaires, avec une mention évidente pour l'aîné tourmenté par la situation. Hunter McCracken, dans le rôle de Jack, est absolument dingue. Il parvient à retranscrire à l'écran les conséquences d'une éducation trop dure par un père militaire. Un enfant tiraillé entre la peur et l'envie de ressembler à cette figure paternelle, quitte à emprunter les mauvais chemins. Cette violence se transmet de générations en générations et le jeune acteur fait tout passer par ses attitudes : des regards craintifs en direction de son père, des épaules raidies par le mal-être.
Et puis, il y a Jessica Chastain, bien sûr. Mon amour pour cette actrice n'a aucune limite. Depuis Take Shelter, sorti la même année que The Tree of Life, le monde du cinéma a découvert une actrice en or : puissance émotionnelle, subtilité, fragilité extérieure et force intérieure. Ses personnages sont toujours passionnants. Ici, elle incarne à merveille cette "voie de la grâce", on a envie de la soutenir à chaque instant. Elle est saisissante et poignante.
Bref, The Tree of Life est magnifique. Du cinéma, du vrai. Une ode à la beauté – du monde, de la vie, de la pureté. Il ne sortira jamais de mon top 10, c'est décidé.